Si…

 

Photo : Anna David

« Si on ne touchait à rien… », dit Falk Richter d’une voix venue de la Schaubühne am Lehniner Platz…

La Schaubühne, donc, est de retour en Avignon. Sans Ostermeier ni Sacha Walz, mais avec Anouk van Dijk, danseuse et chorégraphe et Falk Richter, auteur et metteur en scène. Leur projet : « Trust » — entre danse et théâtre.

Résumer le propos de « Trust » ne pourrait donner qu’une idée vague de ce qui se passe sur le plateau tant tout tient à la rapidité, aux excès, à l’ironie d’une écriture qui se déploie en paradoxes, arborescences, excroissances. « Trust » est une saisie du bruit du monde occidental qui nous entoure : argent, liquidation d’entreprises, stages de remise en forme pour cadres fatigués, solitude en chambres d’hôtels, GPS qui évitent de se perdre, familles et couples éclatés. Richter parle de là où il est, d’un monde d’aujourd’hui, et il le pousse dans ses retranchements, il met à nu la logique et la folie de ses mécanismes — ces mécanismes que nous subissons, qui nous envahissent, qui nous gangrènent, malgré nous, et ce jusque dans notre vie intime.

«Et si tu voulais juste rester assis, là, ça ne changerait rien… »

Dans cette chorégraphie textuelle — ou ce texte chorégraphié, c’est selon — des corps veulent se rapprocher, se toucher, s’appuyer… Ils s’attrapent et s’accrochent, mais se détachent rapidement de l’autre, se perdent… Brisées les lignes !

« Et si je restais, ça ne changerait rien… »

Vient la perte de confiance et ils se détournent, s’effondrent.

« C’est trop compliqué de tout changer maintenant…»

Les mots, les corps cherchent une autre forme de contact… Ils en ont peur.

« Si on ne touchait à rien, d’accord ? »

Chaque mouvement réalisé — chaque mot prononcé — contrarié par celui qui le suit, est connoté psychologiquement et débouche sur un épuisement sans repères : « la fatigue d’être soi », le goût du sexe oublié.

Falk Richter s’intéresse à cet écoulement, à ce vertige, à ce brouillage particulier du moi. Un brouillage. Le brouillard… « Ein Weg ist ein Weg, auch im Nebel », disait Max Frisch. Dans ce brouillard où tout se brouille, s’estompe, se dissout, l’être devient une esquisse au crayon gris…

« Et si je partais, ça ne changerait rien… » jette à encore l’un deux comme il jetterait une pierre dans l’eau. Mais… fini le temps des ricochets !

À tous ceux qui se demandent pourquoi le théâtre allemand est si présent sur nos scènes, en Avignon, et tout au long de nos saisons, la réponse à apporter est simple : le théâtre allemand, avec sa haute et grande tradition d’auteurs, de metteurs en scène, d’acteurs, de troupes, reste en haut de l’affiche européenne car, « au théâtre, il n’y a pas de règles, mais il faut bien les connaître ». (Charles Dullin)

Ornella, Avignon, juillet 2010

Hanjo

Hanjo

Photo Philippe Asselin

Elle s’appelle Hanako… et, à en croire ce que j’ai vu, elle fait un long voyage.

Elle est en marche… Une longue marche qui vient de loin… Une longue marche vers un lieu où corps et langage pourraient s’articuler en paix ? Une longue marche… Non. Pas vers un lieu… vers une matière. Une matière incarnant le vide. Non. Pas le vide… Une matière incarnant le manque. Une matière, support de vibration, ou, peut-être, support d’un état, d’un état de matière. Une matière, support de la vibration d’une substance, d’un élément. D’un élément…, oui. L’éther peut-être ? Quinte essence que je ne connais pas.

Elle n’est pas seule sur le plateau. Sont deux femmes, l’une danse, l’autre pas. Une, danseuse. Une, actrice. Oui, Une, et Une. Et… Une, la poupée. Ça fait trois, ça ? C’est bien la présence du tiers ! Le tiers, indispensable pour qu’il y ait du jeu entre Une et Une…

Longue marche donc, dans un rapport complexe et douloureux au corps. Alors, « faire de l’être physique tout entier une armure» — comme Mishima. Un corps-armure, dans des lambeaux de voile plastique. Et ça fonctionne au plan du Symbolique ! Ça fonctionne, car le corps premier est le corps Symbolique, qui doit s’incorporer à l’organisme, au vivant, pour le modifier — et en faire un corps, justement.

De quoi se soutient ce corps ? De rien. Le corps, dit Lacan ne devient corps que si le langage a mordu sur le vivant. Ici, le vivant, c’est… l’absence ? Une absence vide du vide, du vide laissé par l’absent… Dans l’effroi d’un vide qui crée du manque, mais ne le remplit pas, la place est libre, laissée là, donnée à voir et à souffrir… Offrande insupportable et insoutenable.

Et le langage… ce Lui-là qui doit mordre sur le vivant ! Il mord. Donc, pas mort. Ce sont… glossolalies… mono-syllabes… mono-cordes… mots… lambeaux de phrases… phrases. Phrases comme traces d’un réel affirmé, celui du rapport entre corps et écriture, entre corps et rythme. Poésie de la plainte de l’amante quittée, et qui se croit oubliée à jamais.

À l’origine de ce langage… l’Ursprache du retour aux origines. Une voix d’avant le langage, d’avant le sens dans le monde de la terreur des commencements. Mais ce qui est tombé dans l’oubli n’est pas complètement perdu, il reste au fond de l’être des traces ineffaçables, ineffables et immémoriales qui sont encore en chaos, dans un brouillage qui côtoie l’abime noir, terrifiant.

L’Ursprache, arme du désespoir, dernière arme de celui qui reste, pour tenter en vain de combler ce vide qui lui est laissé, et qui le laisse là, las ! Là, sous (et sur) la table, dans un monde d’humeurs qu’Une et Une s’approprient par le toucher, le contact, l’appréciation des matières, de leur nature, Une et Une gomment lentement, érasent doucement, effacent phonétiquement, estompent définitivement toute perception, toutes différences de matières. Une et Une contaminent irrémédiablement l’Élément. La faille se creuse, la distance s’éloigne, l’effroi du vide, du manque et de l’absence aussi….

L’absent n’a plus de place parmi les vivants, Il n’a plus cette place là.

Michèle Jung, La Chartreuse, le 19 février 2010

http://www.chartreuse.org/Site/Cnes/Residences/Espace_Pasolini.php

Feux

« Feux », Trois pièces courtes d’August Stramm.

Malgré les remarquables traductions de ses pièces qu’ont faites récemment Huguette et René Radrizzani, nous connaissons peu August Stramm. Cet Allemand d’Alsace, au temps où l’Alsace n’était pas française, meurt à quarante et un ans, en 1915 : soldat de l’armée germanique, il est tué sur le front russe, dans les marécages de Rokitno. Son oeuvre est étrange, révoltée, obsédée par un érotisme frénétique qui met à mal les conventions sociales, et qui le range parmi les expressionnistes. Les metteurs en scène Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma, qui travaillent en duo, ont su faire un ensemble à la fois divers et uni, à partir de trois petites pièces réunies sous le titre de « Feux ». C’est une production de la Maison de la Culture d’Amiens. Rendons à César…

Au moment où August Stramm meurt, Freud écrit « Zeitgemäßes über Krieg und Tod » (Considérations actuelles sur la guerre et. la mort). Et, personnellement, c’est là que je veux situer Sramm : au cœur de la psychanalyse. Les trois pièces : « Rudimentaire » (1912), « La fiancée des landes » (1913) et « Forces » (1915) que nous voyons ce soir du mercredi 7 juillet, au Festival d’Avignon, traitent des rapports amoureux, sans complaisance et sans jugement moral, à la manière d’un psychanalyste — sans divan (Quoique. Il y a un lit ou un canapé, dans chacune des scénographies). On se croirait à la Salpêtrière dans le laboratoire de Charcot : les pulsions, la sexualité, le désir, l’impuissance, les mouvements inconscients qui animent les femmes et les hommes de ces pièces dans leurs rapports intimes, dans leur rapport au pouvoir donc, sont étranges. Étrange, au sens de « unheimlich ». L’inquiétante étrangeté. « Das Unheimliche ». Leurs rapports intimes et charnels à ce qui ne peut pas se dire, à ce qui ne peut pas se montrer, sont disséqués au scalpel, examinés comme sous une loupe, dans un dispositif scénique alliant transparence et lumière. Pour traduire la violence des forces qui traversent les protagonistes, Stramm invente un style rigoureux, fondé sur une radicale économie des mots (comme dans un protocole), sur un jeu — aussi — car le moindre geste des acteurs est inscrit dans les didascalies (« Cri, rire, épuisement, absence, incompréhention », est-il précisé, dans « Forces », pour exemple).

Dans la première comédie, un couple assez mal assorti se réveille, persuadé d’avoir échappé à la mort par asphyxie, puisque l’un d’eux avait ouvert le gaz la veille. Ils peuvent recommencer le coït et les querelles, inattentifs à la mort du bébé qui s’est produite pendant la nuit. Dans la seconde pièce — aussi silencieuse que la précédente était criarde — une femme, cernée par son entourage et sa famille, voit sa solitude brisée et réagit par le meurtre. Dans la troisième pièce, l’érotisme est campé en milieu bourgeois. C’est une danse de pouvoir, d’amour et de mort qu’interprète une jeune femme mariée, se moquant de son mari et entraînant dans ses pas l’ami de sa rivale…

Ce fragment d’un poème de Stramm, poème intitulé « Lutte amoureuse », illustre pour moi, ce que j’ai ressenti…

Das Wollen steht Du fliehst und fliehst Nicht halten Suchen nicht Ich Will Dich Nicht! Das Wollen steht Und reißt die Wände nieder Das Wollen steht Und ebbt die Ströme ab Das Wollen steht Und schrumpft die Meilen in sich Das Wollen steht Und keucht und keucht Und keucht Vor dir! Vor dir Und hassen Vor dir Und wehren Vor dir Und beugen sich Und Sinken Treten Streicheln Fluchen Segnen (…) »

Ornella, Avignon, le 23 août 2008

Ordet, La Parole

Ordet (La Parole, en danois). De Kaj Munk. Traduction Marie Darrieussecq. Mise en scène Arthur Nauziciel.

Ordet apparaît aujourd’hui comme une pièce aux limites du mysticisme, et comme une formidable réflexion sur les forces de vie qui, dans chaque existence d’homme, s’opposent aux forces de mort. Il faut vivre encore et toujours, se battre encore et toujours, aimer encore et toujours… pour ne plus être inconsolable face à l’inexorable dénouement.

En ce 9 juillet 2008, nous sommes dans la Cour intérieure de l’école d’Art, le foyer des spectateurs du 62e Festival d’Avignon. À la tribune : Arthur Nauziciel. accompagné de Catherine Vuillez (Inger) et de Benoît Giros (le docteur) vont répondre à nos questions.Car, hier soir, nous avons vu « Ordet » au Cloître des Carmes.

Tout d’abord, les spectateurs ont — pour la plupart — vu et aimé le spectacle, et ils le disent tous en préambule. Ils ont aimé le texte (même si l’un d’entre eux l’a trouvé « ringard »), la mise en scène, la distribution, l’Ensemble Organum, la chorégraphie de la procession, l’adaptation de Marie Darrieussecq.

L’adaptation… justement. Marie D. n’a pas cherché à « faire » contemporain. Elle a cherché à créer une langue pour le théâtre et non pour une conversation. Elle a cherché à travailler la langue pour que les mots prononcés puissent être portés par l’imaginaire des acteurs et par celui des spectateurs. « Étrange », dit un spectateur. « Être ange !» , dit Arthur N.

La religion… Une spectatrice dit : « Je venais trouver cet amour humain dont la presse avait parlé, je n’ai trouvé qu’une pièce religieuse… ». Son voisin, lui, a vu exactement l’inverse : le thème central n’étant pas la religion mais la foi. La foi en la vie. Un peu après, Arthur N. dira : ne confondons pas laïc et athée. Oui, tout est dans ces nuances, essentielles, car nous sommes des êtres de langage. Et la langue… la parole… le Verbe… Ordet. Un spectateur, qui s’« excuse » d’être théologien, nous parle du rôle interprété par Pascal Greggory (Mikkel Borgen, père). Belle, très belle réflexion.

Puis, pourquoi aux Carmes, alors que la Cour avait été proposée à Arthur N. ? Justement, parce que dans La Cour, devant ce grand mur, les acteurs auraient été de petits personnages soumis au divin. Aux Carmes, ils sont dans un rapport quasi horizontal avec Dieu : l’espace du Cloître des Carmes permettait la circulation de la parole entre la scène et la salle.

Il est aussi question du film de Dreyer. Arthur N. dit : « Le cinéma c’est la mort au travail. Le théâtre, c’est la résurrection ». De la résurrection, il en sera beaucoup question. Des miracles. De la souffrance. De la croyance, aussi.

De la croyance… Octave Mannoni avait porté un regard psychanalytique sur cette notion, c’était dans son célèbre article : « Je sais bien, mais quand même… ». Ce fut pour moi, après cette causerie, un plaisir de le relire ; de relire aussi, par association, ce qu’il écrivait sur ce qui soutient la croyance des spectateurs au théâtre.

Ce que j’aimerais souligner aujourd’hui, c’est que Kaj Munk est né en 1898, qu’il écrit Ordet en 1925, qu’après l’invasion du Danemark en 1940, il devient un farouche opposant au nazisme, et qu’il sera arrêté et exécuté par la Gestapo en 1944. En regard — et pour « justifier » mon retour à la psychanalyse, j’aimerais souligner que Freud emploie pour la première fois le terme de psychanalyse en 1896, que c’est sur « die Verleugnung » qu’il écrit en 1927 que Mannoni s’appuie pour écrire l’article sus-cité, et qu’en 1938 il devra se réfugier à Londres pour fuir le régime nazi. Coïncidences…

Ce 62e Festival a commis d’autres auteurs qui ont écrit au moment où Freud mettait ses observations en mots. Pour l’illustrer, j’espère avoir le temps d’écrire une « critique » sur August Stramm et ses « Feux ».

Michèle Jung, Avignon juillet 2008

Early Morning

Early Morning d’Edward Bond Par la Compagnie « La Paloma » Mise en œuvre : Thomas Fourneau

Episode one, les 1er et 2 avril 2008, à Marseille. Chantier ouvert au public. L’intégrale sera donnée en mai 2009, au Théâtre de la Minoterie.

Lorsque la pièce fut créée à Londres, en 1965, ce fut un beau scandale. Les Britanniques admettent les turpitudes de leurs anciens rois quand c’est Shakespeare qui en parle, mais qu’Edward Bond — célèbre en Angleterre surtout par les scandales qu’il a provoqués — insulte la mémoire de l’Impératrice des Indes dont la statue trône devant Buckingham Palace ! Schoking ! Et… censure ! Si, si, décret royal. Comment admettre, au royaume de Sa Majesté, qu’une famille ultra-bourgeoise puisse tramer d’horribles complots pour assassiner un ou plusieurs membres de la famille royale, pendant que la « Veuve de Windsor » se livre aux délices de Gomorrhe avec Florence Nightingale, qu’elle débauche et déguise en cocher écossais à moustache en la suppliant de l’appeler Victor… On-ne-rit-pas ! Et pourtant…

À « Montevideo », en ce premier avril 2008, nous fûmes donc les spectateurs premiers de ce spectacle en chantier. On nous introduisit dans la salle de spectacle où le Théâtre des Bernardines fait escale pendant travaux. Plateau nu — comme le souhaitait Bond — afin que l’essentiel se passe dans le jeu des comédiens. Si « découvreurs » nous étions, la Compagnie « La Paloma » peut être satisfaite. La salle — comble — n’a pas décroché pendant cette heure quarante cinq, et elle a ri de ces effroyables plaisanteries macabres, assaisonnées de sauce métaphysique et d’infinis. Elle a ri de cette fantaisie baroque remarquablement orchestrée, chorégraphiée et jouée. Jouée comme l’ouverture d’un opéra ? Qui opéra ! Adhésion du public. Totale. Il n’y avait pas eu la même unanimité, lors de sa création en France. Souvenez-vous : Avignon 70, Georges Wilson, Maria Casarès, José-Maria Flotats dans le rôle du Prince Arthur… J’en ai personnellement un souvenir très précis, d’autant que c’était ma première entrée dans La Cour.

Michèle Jung

Avignon, avril 2008

Jagdszenen

« Ce soir, par permission spéciale, Penthesilea, pièce canine. Personnages : des héros, des roquets, des femmes. Aux tendres cœurs affectueusement dédié ! Aidée de sa meute, elle déchire celui qu’elle aime, et le dévore, poil et peau, jusqu’au bout. »

(Épigramme de Kleist, présentant Penthesilea, dans Le Phöbus, avril 1808).

Ce soir ? C’était le vendredi 27 mars dernier. Création mondiale de l’opéra de René Koering. Et c’était : « Scènes de chasse ». Elles n’étaient pas en Bavière…, mais au Corum — à Montpellier. Et l’épigramme de Kleist, cité plus haut, est là pour nous indiquer que ce qui était en jeu « Ce soir », étaient les amourres d’Achille et Penthésilée. Achille~et… Penthésilée. Une paronomase.

« Ce soir » ? C’est de la musique, composée par René Koering, dont j’ai envie de parler. Parler de la musique… !? Dire d’abord… qu’elle s’inspire directement de la réalité théâtrale de la langue Kleist — une langue extrêmement musicale qui porte la violence en elle-même, une violence rythmique. C’est cette violence qui s’exprime dans de la musique extrêmement complexe sur le plan harmonique, dans des phrases qui se croisent constamment : Penthésilée et Achille sont dédoublés, clivés — un acteur et un chanteur pour deux langues, le français et l’allemand. C’est cette violence qui s’exprime dans des phrases créant parfois l’impression d’un vide, d’un abîme prodigieux semblable à celui qui se trouve dans la tête de l’amazone au moment où elle commet l’acte le plus horrible. Car, « Ce soir », le suicide irreprésentable de Penthésilée va être traduit dramatiquement et pas tragiquement… vertical et horizontal. Une ligne horizontale pour le temps qui passe. Une ligne verticale pour ce qui se passe en même temps. C’est simple, non ? C’est simple, comme l’est la grande musique.

Dire ensuite… la quinte, vide total musical. Nous ne sommes pas dans la lexique du poker ! Mais dans la diapente. L’enharmonie n’est alors plus possible… Do #. Ré b. Alors, quels rapports entre les intervalles ? Quels rapports entre Achille et Penthésilée ? Pour les révéler, René Koering environne Penthésilée des sonances de la quinte. Malaise. Rugosité dans la superposition des sons. Dissonance autour de laquelle s’agglutinent confusément des perceptions de nature très variées. Discordance… Sublime, forcément sublime. Tout ceci est remarquablement orchestré par Georges Lavaudant sur le plan scénographique, et Alain Altinoglu sur le plan musical.

Dire enfin… avec Heinrich von Kleist : « Le chérubin est derrière nous… ». Le chérubin… L’ange… J’ai peut-être vu le bout de son nez sur la scène du Corum ce vendredi là… J’ai cru voir une aile séraphique posée sur l’épaule de Dörte Lyssewski, c’était au tiers de l’heure, elle traversait le plateau, se dirigeait vers Achille, sans hostilité, le cœur à fleur de peau, sans affectation. Elle était là, juste, au plus près de lui — l’aimé — au plus près d’elle même, dans une béance entre le désir et la jouissance. Un moment… rare.

Michèle Jung, Avignon, le onze mars 2008

Avignonade 2

École d’Art. Foyer des spectateurs et des artistes. Le 25 juillet à 11h30. Avec Jean-François Sivadier et les membres de l’équipe artistique du Roi Lear. Animé par Les Ceméa.

Nous sommes dans la Cour intérieure de l’école d’Art. Trois espaces. Celui des « studieux », sages sur les bancs. Celui des « vacanciers », décontractés, ils ont quitté le bar avec leur verre et leur journal du jour, et se sont installés aux tables rondes, au fond. Celui de la tribune : petites tables carrées et chaises en bois naturel, coussins multicolores, pot à eau et verres à bulles colorées, micros… on sent la qualité de l’accueil Ceméa. D’ailleurs, Jacques Manceau se promène dans les travées, souriant, l’œil prêt à entendre la place qui pourrait manquer à chacun.

Car ici, ce matin, on s’installe, on se serre : il y a foule lorsque Jean-François Sivadier arrive avec trois comparses. Foule. Alors… ce public. Retraité ! Jeunes et vieux, mais… retraités ! Un spectateur, d’ailleurs, le fera remarquer : on est vieux dans cette assemblée, pourrait-on entendre un jeune s’exprimer ? Un jeune homme prendra le micro, avec beaucoup d’hésitation, de réflexion, puis d’émotion, « Je vous aime », dira-t-il en direction des artistes. Nous l’applaudirons. Un autre (moins « jeune ») dira : « Je n’ai pas aimé tout de suite, mais ce matin, en y repensant, j’ai pleuré devant mon café ».

Il y aura beaucoup, beaucoup de questions. Tout d’abord, les spectateurs ont, pour la plupart, vu et aimé le spectacle, et ils le disent tous en préambule. Puis, ils veulent peaufiner leur compréhension des codes : – Pourquoi, ce décor dépouillé dans la seconde partie ? – L’âge du comédien qui interprète « Le Roi Lear »… – Pourquoi cette tempête tirée vers le dérisoire ? – Pourquoi n’en avez-vous pas fait une tragédie ? » – Votre intention de faire jouer des rôles inversés (Kent joué par une femme…) – Le choix de cette traduction ? – Quels sont vos « modèles », même si vous les transgressez ? – Vous avez dit sur France-Info que c’était un opéra anthropologique…

On ne questionnera pas la psychanalyse… Les questions traversaient pourtant les champs du politique, du désir, de la folie, de la paternité avec la même force que ce qui a interpellé Freud et qu’il a traité dans « L’inquiétante étrangeté » en 1913. C’est ce qui a permis — nous le pensons — à Jean-François Sivadier de représenter l’irreprésentable, de nous donner un spectacle à la hauteur de la démesure de cette histoire, de nous permettre d’entendre le final de Lear comme nous ne l’avions encore jamais entendu.

Michèle Jung, Avignon, le 25 juillet 2007

Première Avignonade

Ce que je verrai dans le « In » cette année… Feuilleton. Ou… feuilletons (le programme), comme vous voulez.

Après mon coup d’envoi du 11 mai dernier sur le site d’Œdipe (http://www.oedipe.org/fr/spectacle/theatre/AVIGNON2007), je vais, au fil de ces « Avignonades », dire ce qui a guidé mes choix dans les spectacles que je verrai cette année. Je le ferai au fil des pages du programme (au fil de celui sorti sur papier, et que les avignonnais ont en main depuis une semaine). Ce qui signifie que je n’en parlerai pas par ordre de préférence. Et pourtant !

J’irai d’abord dans « LA Cour ». Je me refuse d’entrer dans le Festival autrement que par La Cour d’Honneur ! — et ce, depuis 1967. Cette année, ce sera avec « L’acte inconnu » de Valère Novarina. « L’acte inconnu » m’est inconnu. C’est une création 2007. Mais, Valère Novarina… En 1986, j’ai vu son « Drame de la vie », un spectacle avec 2587 personnages, oui : deux mille cinq cent quatre vingt sept ! Il revient en 1987 (tiens, quatre vingt sept !) avec « Le discours aux animaux », puis en 1989 avec « Vous qui habitez le temps », puis en…, puis en… Qu’est-ce qu’il fait entre-temps ? Et bien il peint, il dessine… Vous pourrez d’ailleurs profiter de votre séjour en Avignon pour visiter les expositions qui lui sont consacrées cet été : une à « La Chapelle du Miracle » — un bijou du XIIe siècle situé rue Velouterie (« Velouterie », un mot qu’aurait pu inventer Novarina, car on dit de lui qu’il réinvente le langage), l’autre à l’École d’Art. Mais pour se rapprocher de lui, l’approcher encore, il faudra traverser le pont Daladier, celui qui passe au dessus de l’île de la Barthelasse et au dessus de l’île Piot (c’est sur cette dernière — soit dit en passant — qu’on gare sa voiture quand on vient en Avignon) et aller jusqu’à la Cave du Pape de la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon. Là, « Ajour ». Une autre création 2007, du même Valère, mise en scène par Christine Dormoy. J’entends votre question : Christine Dormoy ? Christine Dormoy est une comédienne de formation, qui, un jour, a fait une très belle rencontre : Jean-Louis Hourdin. Vous verrez son travail.

En ce qui me concerne, je vous retrouve demain, ou son lendemain, pour vous parler d’un autre de mes choix.

Michèle Jung Avignon, le 17 mai 2007

P.S. Décodage. Sur le programme, vous verrez des carrés bleus, verts, rouges, jaunes, noirs accolés aux titres. Ils disent si c’est du théâtre, de la musique, de la danse, de la vidéo, des arts plastiques ou cela tout à la fois, ou ça et ça à la fois.

Ces deux spectacles ont un carré bleu et un carré vert. Donc… ?