« Comment traverser les sombres temps »…

… spectacle d’Audrey Vernon.

C’est l’histoire d’une comédienne qui voulait monter une comédie musicale sur Diam’s, une sorte de biopic sur une artiste qui a bataillé sec dans le milieu très mâle du rap, avant de mettre les voiles, au pluriel comme au singulier, de passer de « l’ultra-célébrité à la religion, du capitalisme à la spiritualité ». Et puis… Il y a eu l’Ukraine, Nahel, le réchauffement climatique, le massacre du 7 octobre, le déluge de feu sur Gaza. Le philosophe Adorno estimait qu’on ne pouvait plus écrire après Auschwitz. Mais « on est après Auschwitz, Hiroshima, Nagasaki, l’Irak, l’Ukraine, le Soudan, le Rwanda, le Congo et pendant Gaza », constate Audrey Vernon.

Faire ou ne pas faire du théâtre quand un génocide se déroule à quelques milliers de kilomètres ? Quand la planète brûle, quand la Méditerranée est un cimetière à ciel ouvert. Et oh, comment ça va, le monde ? Seule en scène, Audrey Vernon brave tout, la lâcheté, la couardise qui enveloppent le monde dans un linceul d’hypocrisie. Elle cherche des points d’appui, histoire de ne pas crever « de faiblesse » comme aurait pu dire Romain Gary ; histoire de ne pas sombrer dans la sidération, le défaitisme. Dans une salopette bleu travail, elle va convoquer le Big Bazar et Hannah Arendt ; Chantal Goya et Hannah Arendt ; ses crises existentielles, environnementales ou féministes, les travaux dans sa cuisine et Hannah Arendt, toujours.

Pour « Traverser les sombres temps », Audrey Vernon a imaginé une comédie musicale, où la figure de la philosophe allemande en serait l’épicentre. Une constellation Arendt où on croise Günther Anders, Walter Benjamin, Brecht, Tolstoï, Kafka, Dostoïevski.

Audrey Vernon transforme la scène en une Zone poétique à défendre. Elle a trouvé ce point d’équilibre qui conjugue rire et intelligence. Parce qu’on sort plus intelligent, plus armé de ce spectacle qui fait un joli bras d’honneur à la démagogie et la médiocrité ambiante. Une heure et demie durant laquelle on aura traversé les temps sombres du siècle passé, et les sombres temps d’aujourd’hui.

Son spectacle se clôt sur un poème de Refaat Alareer, poète palestinien mort à Gaza sous les bombes israéliennes le 6 décembre 2023 :

« S’il est écrit que je dois mourir/

Il vous appartiendra alors de vivre/

Pour raconter mon histoire/

Pour vendre ces choses qui m’appartiennent/

Et acheter une toile et des ficelles/

Faites en sorte qu’elle soit bien blanche/

Avec une longue traîne/

Afin qu’un enfant quelque part à Gaza/

(…) Puisse voir ce cerf-volant/

Revenu lui apporter de l’amour/

S‘il était écrit que je dois mourir/

Alors que ma mort apporte l’espoir/

Que ma mort devienne une histoire.

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