« Ein freier denkender Mensch bleibt da nicht stehen, wo der Zufall ihn hinstößt ; oder wenn er bleibt, so bleibt er aus Gründen, aus Wahl des Bessern ».
Heinrich von Kleist, Mai 1799
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« Ein freier denkender Mensch bleibt da nicht stehen, wo der Zufall ihn hinstößt ; oder wenn er bleibt, so bleibt er aus Gründen, aus Wahl des Bessern ». Heinrich von Kleist, Mai 1799 « Si tu cours dans une meute, même si tu ne peux pas aboyer, remue la queue. » Cette image tchékhovienne, lue dans La cerisaie, illustre avec humour la problématique des compagnies se produisant au Festival Off, en Avignon. Créé il y a 44 ans par André Benedetto (décédé en juillet 2009) — qui voulait présenter Statues en parallèle du Festival — le Off a vite permis la libération de tous les diktats de la culture officielle et bien pensante de l’époque. C’est devenu un libre rassemblement de compagnies (AF&C), sans direction artistique (mais avec un président) et, cette année, elles étaient 850 qui regroupaient plus de 6000 artistes et présentaient quelques 1100 spectacles dans 123 lieux. Nous en avons rencontré certaines sous la « Spiegeltent » installée dans le village du Off — une école intra-muros mise à disposition par la Ville, superbe lieu destiné à faciliter les échanges et les débats entre professionnels du spectacle, médias et « spectacteurs ». Au Festival Off d’Avignon, le meilleur côtoie le pire. Le pire… Certains titres prouvent que la médiocrité et un humour incertain situé en dessous de la ceinture sont de la partie : Faites l’amour avec un Belge, Vol au dessus d’un nid de cocus, Le sexe pour les nuls. Mais la programmation concerne d’abord la création contemporaine, puis le répertoire (Molière, Beckett, Maupassant, ou Shakespeare pour ne citer qu’eux), enfin la danse, le cirque, le conte, le mime et la marionnette. Le Off en Avignon — vitrine pour les régions de France et les compagnies qu’elles soutiennent — joue aussi la carte de l’internationalisation : des partenariats ont été noués avec des manifestations comparables, à Busan (Corée du sud), Okinawa (Japon), Pékin, Shanghai (Chine), Taiwan ou encore avec le gigantesque Fringe d’Edimbourg (Grande-Bretagne). Des artistes connus viennent aussi s’y produire, comme cette année Jean-Claude Drouot, Romane Bohringer, Judith Magre, Daniel Mesguich, Daniel Pennac, Olivier Sitruk et Philippe Avron, qui a attendu le dernier jour du festival pour tirer sa révérence. La Cité des Papes intègre tout ça dans un ambiance cordiale, avec comme défi pour nous — attachée à la programmation des ATP de Lunel (34) — de dénicher quelques incontournables pour nos saisons à venir. Les festivaliers, eux(1,3 million d’entrées prévues cette année), se retrouvent très vite noyés au milieu de cette offre massive. Quelle pièce aller voir ? Comment choisir parmi ces dizaines de flyers — plus chatoyants les uns que les autres — qui leur sont offerts au fil des artères avignonnaises ou aux terrasses des restaurants, parmi les affiches qui fleurissent sur chaque centimètre carré d’espace vierge (façades, vitrines, arbres), parmi les troupes qui paradent sous un soleil de plomb tout au long de la journée… ? « Das ganze Stadt ist eine Bühne » : nous voulons reprendre — pour Avignon — cette image de Hugo von Hofmannsthal créant les Salzburger Festspiele en 1920. Eine Bühne où metteurs en scène, chorégraphes, musiciens, plasticiens nous font entendre notre quotidien par leur lecture d’œuvres choisies : l’incertitude, les faux-semblants, les trompe-l’œil, les vérités et les mensonges… En traversant les champs du politique, du désir, de la folie, vous aurez rencontré, je l’espère, ce qui fait que nous nous tenons debout dans la vie en vrai. Ornella, fin Juillet 2010 « Si on ne touchait à rien… », dit Falk Richter d’une voix venue de la Schaubühne am Lehniner Platz… La Schaubühne, donc, est de retour en Avignon. Sans Ostermeier ni Sacha Walz, mais avec Anouk van Dijk, danseuse et chorégraphe et Falk Richter, auteur et metteur en scène. Leur projet : « Trust » — entre danse et théâtre. Résumer le propos de « Trust » ne pourrait donner qu’une idée vague de ce qui se passe sur le plateau tant tout tient à la rapidité, aux excès, à l’ironie d’une écriture qui se déploie en paradoxes, arborescences, excroissances. « Trust » est une saisie du bruit du monde occidental qui nous entoure : argent, liquidation d’entreprises, stages de remise en forme pour cadres fatigués, solitude en chambres d’hôtels, GPS qui évitent de se perdre, familles et couples éclatés. Richter parle de là où il est, d’un monde d’aujourd’hui, et il le pousse dans ses retranchements, il met à nu la logique et la folie de ses mécanismes — ces mécanismes que nous subissons, qui nous envahissent, qui nous gangrènent, malgré nous, et ce jusque dans notre vie intime. «Et si tu voulais juste rester assis, là, ça ne changerait rien… » Dans cette chorégraphie textuelle — ou ce texte chorégraphié, c’est selon — des corps veulent se rapprocher, se toucher, s’appuyer… Ils s’attrapent et s’accrochent, mais se détachent rapidement de l’autre, se perdent… Brisées les lignes ! « Et si je restais, ça ne changerait rien… » Vient la perte de confiance et ils se détournent, s’effondrent. « C’est trop compliqué de tout changer maintenant…» Les mots, les corps cherchent une autre forme de contact… Ils en ont peur. « Si on ne touchait à rien, d’accord ? » Chaque mouvement réalisé — chaque mot prononcé — contrarié par celui qui le suit, est connoté psychologiquement et débouche sur un épuisement sans repères : « la fatigue d’être soi », le goût du sexe oublié. Falk Richter s’intéresse à cet écoulement, à ce vertige, à ce brouillage particulier du moi. Un brouillage. Le brouillard… « Ein Weg ist ein Weg, auch im Nebel », disait Max Frisch. Dans ce brouillard où tout se brouille, s’estompe, se dissout, l’être devient une esquisse au crayon gris… « Et si je partais, ça ne changerait rien… » jette à encore l’un deux comme il jetterait une pierre dans l’eau. Mais… fini le temps des ricochets ! À tous ceux qui se demandent pourquoi le théâtre allemand est si présent sur nos scènes, en Avignon, et tout au long de nos saisons, la réponse à apporter est simple : le théâtre allemand, avec sa haute et grande tradition d’auteurs, de metteurs en scène, d’acteurs, de troupes, reste en haut de l’affiche européenne car, « au théâtre, il n’y a pas de règles, mais il faut bien les connaître ». (Charles Dullin) Ornella, Avignon, juillet 2010 Ce soir là, « la scène est vide »… ou du moins, c’est ce qui fut dit. La scène… vide. Vide, c’est à dire, sans comédiens. Pas de comédiens, mais… une scène et des voix… La machine a une voix, des voix. Des voix qui sonorisent le vide. « Une nature morte »… « Rien »… fut-il encore dit. Rien ? Si. Un trou. Le trou du souffleur. Trou Empédocle. Perte chue dans le vide mais non pas pour autant perdue. Un trou-embouchure, et puis… des spectateurs… visualisant l’espace théâtralisé dans lequel la scène, pas à pas, prend acte. Acte… L’acte de perception est un acte complexe, ambigu, qui intervient dans la manière particulière et unique que chacun a de percevoir une image, fut-elle une nouvelle esthétique de la perception. Car ici, nous sommes confrontés à une intelligence artificielle du sens, où l’Art devient synonyme de technè. « La question de la technique n’est autre que la question du sens aux confins ». Le sens aux confins… desquels — par le binôme « illusion-perception », et ce, au singulier — l’image tire sa puissance. Et sa surface irradie une vérité qui n’est pas révélée, mais exposée… Et là, du fond de l’image, la mort nous dévisage… Alors, nous passons de l’autre côté du miroir. Un miroir sans tain, d’où image une danse en virtuel. Reste le public… On l’appellerait celui qui est appelé. L’élu, peut être. Nous en parlerons une autre fois. Il était heureux ce soir là. Michèle Jung La Chartreuse, Villeneuve les Avignon, 10 juin 2010 Erwin C. Klinzer — Landschaftsarchitekt dieses Ortes — hat den Raum sculpturiert, hat ihn choreographiert und lässt ihn musikalisch gestalten. Die « Musik d’Ensemble » — die er geschaffen hat — ist für fünf Blasinstrumente geschrieben und… in dem wellenförmigen Raum dieses Hügels zu hören… Manfred Bockelmann an der Flöte, Erwin C. Klinzer an der Oboe, Pepo Pichler an der Klarinette, Karlheinz Simonitsch am Horn, Wolfgang Walkensteiner am Fagott. Ein Quintett… Eine Quint… Die Quint-Essenz… die erlaubt, den scharfsinnigen Teil dieses gemeinschaftlichen Werkes herauszulösen wäre das fünfte Element — der Äther, das Empedokles den vier Elementen hinzufügt. Der Äther füllt den leeren Raum aus und dient als Beistand, für die Ausbreitung der Lichtwellen, die von den ausgestellten Werken, oder von der « Ouvrage » kommen. Wie hat der Architekt dieses Gartens die Kunstwerke « gefaltet », damit sie in der Durchsichtigkeit des Lichtes eingehüllt sind ? Es wurde nicht nach einem Schaltplan gedacht, wo binaire Beziehungen in Übereinstimmung sind, sondern es wurde eine Symphonie von Falten entworfen : Falte in den Falten, Falte über Falten, « Pli selon Pli ». Diese Stoffarten entwickeln ein vielfaltiges Lichtspiel. Dieses Lichtspiel erhellt uns unsere Begierden, die uns leiten. Es wäre als ob jede Falte, die sich faltete oder entfaltete einen Schimmer ausstrahlte, indem sie auch im Spiel der Falten Durchsichtigkeit oder Undurchsichtigkeit an Stofflichkeit offenbarte — also eine simultane Vision… sich ergebend durch Querschnitte und aus vertikalen Durchschnitten. Dieses Spiel erlaubt dem Betrachter seine eigene Position in dieser orientierten Landschaft zu verstehen. Im Laufe dieser Installation… die Bergierde zu lieben, zu teilen, sich mit… Der Wunsch, Zeuge zu sein, was in der Tat ist, und fassungslos zu bleiben… Wir — Betrachter — sind an diesem Punkt angekommen, wo plötzlich die Sprache fehlt, wo man nichts mehr sagen kann. Michèle Jung, Klein St Paul (Kärnten), 22. August 2009 « Ach, es muß öde und leer und traurig sein, später zu sterben als das Herz. » Heinrich von Kleist, Paris 1801 Erwin C. Klinzer — architecte du lieu — a sculpté l’espace, l’a chorégraphié et mis en musique. La musique d’ensemble — als Metapher — qu’il a crée, est écrite pour cinq instruments à vent et… dans l’espace ondulatoire de cette colline — si vous voulez bien vous débarrasser de votre cérumen — vous y entendrez : Manfred Bockelmann à la flûte, Erwin C. Klinzer au hautbois, Pepo Pichler à la clarinette, Karlheinz Simonitsch au cor, Wolfgang Walkensteiner au basson. Un quintette… Une quinte… La quinte-essence… qui a permis d’extraire la partie la plus subtile de cette œuvre collective, à savoir le cinquième élément — l’éther — pour l’ajouter aux quatre éléments d’Empédocle. L’éther remplit le vide et sert de support à la propagation des ondes lumineuses — qu’elles viennent des œuvres elles-mêmes, ou de l’Ouvrage. Comment l’architecte du lieu a-t-il « plié » les œuvres pour qu’elles soient enveloppées dans la transparence de la lumière ? Ce ne fut pas dans un système de correspondances binaires, qui auraient été inévitablement arbitraires ; ce fut dans une symphonie de plis — pli dans les plis, pli sur plis, Pli selon pli — accrochant des pans de lumière, de cette lumière propre à nous éclairer nous-même sur les « appétitions » qui nous guident. Ce fut comme si chaque pli se faisait ou se défaisait en émettant une lueur, entretenant un jeu de transparence, d’opacité, de textures, dont la vision simultanée — par coupes transversales ou verticales — permettrait au spectateur de comprendre sa propre position dans ce paysage orienté. Paysage orient-é… Orient-ation… L’Orient… Cet Orient qui nous montre le Réel. Au fil de cette installation : désir d’aimer, de partager, de s’éblouir avec… Désir d’être témoin de ce qui est en acte et en rester bouche bée : « fassungslos ». Nous, spectateurs, sommes arrivés vers ce point où, tout à coup, le langage manque, où il ne reste rien à dire. Michèle Jung, Klein St Paul, août 2009 Elle s’appelle Hanako… et, à en croire ce que j’ai vu, elle fait un long voyage. Elle est en marche… Une longue marche qui vient de loin… Une longue marche vers un lieu où corps et langage pourraient s’articuler en paix ? Une longue marche… Non. Pas vers un lieu… vers une matière. Une matière incarnant le vide. Non. Pas le vide… Une matière incarnant le manque. Une matière, support de vibration, ou, peut-être, support d’un état, d’un état de matière. Une matière, support de la vibration d’une substance, d’un élément. D’un élément…, oui. L’éther peut-être ? Quinte essence que je ne connais pas. Elle n’est pas seule sur le plateau. Sont deux femmes, l’une danse, l’autre pas. Une, danseuse. Une, actrice. Oui, Une, et Une. Et… Une, la poupée. Ça fait trois, ça ? C’est bien la présence du tiers ! Le tiers, indispensable pour qu’il y ait du jeu entre Une et Une… Longue marche donc, dans un rapport complexe et douloureux au corps. Alors, « faire de l’être physique tout entier une armure» — comme Mishima. Un corps-armure, dans des lambeaux de voile plastique. Et ça fonctionne au plan du Symbolique ! Ça fonctionne, car le corps premier est le corps Symbolique, qui doit s’incorporer à l’organisme, au vivant, pour le modifier — et en faire un corps, justement. De quoi se soutient ce corps ? De rien. Le corps, dit Lacan ne devient corps que si le langage a mordu sur le vivant. Ici, le vivant, c’est… l’absence ? Une absence vide du vide, du vide laissé par l’absent… Dans l’effroi d’un vide qui crée du manque, mais ne le remplit pas, la place est libre, laissée là, donnée à voir et à souffrir… Offrande insupportable et insoutenable. Et le langage… ce Lui-là qui doit mordre sur le vivant ! Il mord. Donc, pas mort. Ce sont… glossolalies… mono-syllabes… mono-cordes… mots… lambeaux de phrases… phrases. Phrases comme traces d’un réel affirmé, celui du rapport entre corps et écriture, entre corps et rythme. Poésie de la plainte de l’amante quittée, et qui se croit oubliée à jamais. À l’origine de ce langage… l’Ursprache du retour aux origines. Une voix d’avant le langage, d’avant le sens dans le monde de la terreur des commencements. Mais ce qui est tombé dans l’oubli n’est pas complètement perdu, il reste au fond de l’être des traces ineffaçables, ineffables et immémoriales qui sont encore en chaos, dans un brouillage qui côtoie l’abime noir, terrifiant. L’Ursprache, arme du désespoir, dernière arme de celui qui reste, pour tenter en vain de combler ce vide qui lui est laissé, et qui le laisse là, las ! Là, sous (et sur) la table, dans un monde d’humeurs qu’Une et Une s’approprient par le toucher, le contact, l’appréciation des matières, de leur nature, Une et Une gomment lentement, érasent doucement, effacent phonétiquement, estompent définitivement toute perception, toutes différences de matières. Une et Une contaminent irrémédiablement l’Élément. La faille se creuse, la distance s’éloigne, l’effroi du vide, du manque et de l’absence aussi…. L’absent n’a plus de place parmi les vivants, Il n’a plus cette place là. Michèle Jung, La Chartreuse, le 19 février 2010 http://www.chartreuse.org/Site/Cnes/Residences/Espace_Pasolini.php Déplier, défaire des plis infiniment petits,
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