Küsse mein Bild…

… oder Wilhelmine kriegt Post.

Eine multimediale Collage von der « Ensemble Puppet-Holding » aus Briefen Kleists an seine Verlobte Wilhelmine von Zenge und trickfilmen.

Es war eine merkwürdige Inszenierung, wo Myriam Sachs läßt Kleists Verlobte Wilhelmine von Zenge rätzeln über das Phänomen Mann im Allgemeinen und das Phänomen Kleist im Besonderen. Der ist permanent unterwegs und seine Lebenskonzepte (Ein Amt nehmen in Berlin, Lehrer werden in Frankreich, oder Bauer in Thun…) ändern sich wie seine Reiseplänen…

Birte Rüster und Leo Solter, die Shauspieler, waren talentvoll.

Myriam Sachs an der Regie, lieh sich von den modernsten Mitteln der Technologie aus.

Theaterkapelle in Berlin

Photo : Anna David

 

Es war im Rahmen von « NEUNMALKLEIST – eine interdisziplinäre Reihe »

Anlässlich des 200. Todestages Heinrich von Kleists konfrontiert das interdisziplinäre Projekt Biografie und Briefwechsel des Dichters mit einer Auswahl seiner literarischen Werke. Ein begehbares Bühnenbild führt die literarische mit der biografischen Welt zusammen und dient als Rahmen für eine Collage aus Briefen und Filmen, Vorträgen und doku-fiktionalen Gesprächen. So debattieren beispielsweise ein Psychologe und ein Medizinethiker mit Kleists Freundin Henriette Vogel und anderen Figuren aus seiner Biografie über den Selbstmord des Dichters. In dieser theatralen Installation werden seine Briefe gelesen, vertont und inszeniert, thematisch unterteilt in drei Staffeln – Kriege, Konzepte und Katastrophen – zu insgesamt neun Modulen. Wissenschaftler erörtern in Diskussionsrunden gemeinsam mit Kulturschaffenden und Journalisten die Frage nach der Aktualität der Schriften Kleists.

Michèle Jung, Berlin 10. September 2011, 20 Uhr
Theaterkapelle, Boxhagener Strabe 99

Leo Solter als Kleist

Leo Solter als Kleist

Kristin, nach Fräulein Julie…

… d’après August Strindberg, adaptation et mise en scène Katie Mitchell, discussion au foyer des spectateurs, à l’École d’art d’Avignon.

Je sais que ce n’est pas un billet d’humeur que je dois produire, mais Katie Mittchell (K. M.) m’a mise de « mauvaise » humeur… Sans commentaires.

Mais comment taire ?

La première question est sur le film, la seconde sur le son, la troisième sur le fait qu’on ne sait ni quoi regarder, ni quoi entendre… Et cette question sur la place du spectateur sera récurrente… Pour ma part, je ne la reprendrai pas, je dirai simplement que K. M. a répondu par une métaphore : je me suis vengée, dit-elle, sur l’art et la peinture… Les impressionnistes ne sont pas mes préférés, mais j’ai travaillé comme eux : pas de perspective centrale, mais importance de chaque partie de la toile, ce qui exclut de voir l’ensemble (sic!). Et bien là, c’est pareil, vous ne voyez qu’une petite partie de là où vous êtes placé, et bien contentez-vous de ça. On voit ce qu’on voit.

Le fait que les comédiens soient aussi camera(wo)man surprend. On voit, dit une spectatrice, toute la « cuisine ». K. M. entend « Kitchen » dans la traduction de Gabrielle (on lui explique le sens de l’expression en français). Ça ne nuit en rien à l’action se défend K. M., je veux montrer tous les petits détails de ce qui se passe dans la vie. Et ici, c’est le point de vue d’une metteur en scène femme sur un texte généralement mis en scène par des hommes.

Et Kristin ? Le choix de la cuisinière — l’esclave, comme dit Strindberg — est-ce un choix politique ? Oui, c’est un choix politique, social et… féministe.

Et les acteurs ? Ont-il du plaisir à faire tout ce qu’ils ont à faire : manipuler les caméras, se perdre dans les câbles qui sont au sol, se voir filmés pendant qu’ils jouent… Ça ne m’intéresse pas de savoir si les acteurs s’amusent où non, dit notre hôtesse, ce qui m’importe c’est que le public soit satisfait. Ce qu’ils font est compliqué, mais c’est leur travail. Entendant certainement les propos qu’elle tient, elle dit : ce n’est pas… « Et moi !», « Et moi !», «Et moi ! », nous sommes toute une équipe. En Grande-Bretagne, je travaille avec une équipe, nous avons des habitudes, ça fonctionne très bien ; à la Schaubühne, c’est plus difficile, ils ne connaissaient pas mes méthodes de travail.

Ah ! dit l’animateur, vous avez une École, une théorie qu’on pourrait appeler Mitchellienne. Non, je suis dans ce que je fais, je n’ai pas le temps de théoriser.

Et la dramaturgie ?, se hasarde une spectatrice. La Schaubühne m’a imposé sa dramaturge, Mala Zade. Sa place est dominante. Elle a regardé ce que nous faisions, elle m’a fait passer ses notes avec ses suggestions…

Moi (la rédactrice de ce compte-rendu) qui pensais voir un spectacle de la Schaubühne pour retrouver l’esprit, la méthode, la « patte » de… Thomas Ostermaïer… Sacha Walz… Falk Richter — vous vous souvenez « Trust » l’an dernier dans la Cour du Lycée St Joseph ?… Schade !

Ornella, le 23 juillet 2011
Festival d’Avignon

Courts-circuits

Courts-circuits, Cour du lycée St Joseph, Festival d’Avignon 2011

Inclassable François Verret qui, depuis la création de sa compagnie en 1979, traverse le paysage artistique entouré de musiciens, de danseurs, de comédiens, de circassiens, de plasticiens, de créateurs lumière pour présenter des pièces faisant la part belle à l’expérimentation et à la recherche. Ce matin, à l’École d’Art, il était accompagné de son régisseur son.

Courts-Circuits est née d’une inspiration croisée. Tout est parti d’une phrase du roman L’Homme qui tombe de Don DeLillo, où l’écrivain explore comment, après le traumatisme des attentats du 11 Septembre, chacun bricole les ressorts de sa propre survie.

C’est un euphémisme que de dire que le spectacle déconcerte, et que les questions furent longues à venir pour sortir de « J’ai aimé », « j’ai pas aimé ».

En tous cas c’est du respect qui est exprimé — au fil des questions — pour ce travail qui fait appel à ce qu’on ressent, et non à ce qu’on pourrait comprendre. Le secret pour passer une heure agréable, dit François Verret, c’est de ne pas essayer de comprendre, de lâcher prise, d’écouter le grain des voix, leur texture et non le texte (russe, italien, espagnol). Ce sont des états extrêmes qui font signe, au delà de la langue… pour créer un moment de théâtre qui pose et repose sans cesse la question de l’homme, de son présent et de son devenir, de ses contradictions, de ses désirs et de sa démesure.

L’espace scénique, c’est un caillebotis en métal, recouvert d’huile de vaseline et… ça glisse ! Oui, dans la vie aussi, on fait comme on peut pour avancer, pour tenir debout…

Le travail des acteurs (ici aussi dramaturges) est à référer à la biomécanique. Pour mémoire, cette technique de travail revient à Stanislasvki (il sera à Paris en 1930). L’enseignement bio­mécanique doit rendre à l’acteur la plastique biologique perdue, il doit être physique­ment à l’aise, c’est-à-dire sentir à tous moments le centre de sa propre pesanteur : son équilibre corporel. Etant donné que l’art de l’acteur est une « création de formes plastiques dans l’es­pace », il doit apprendre et perfec­tionner la mécanique de son corps.

Ceci est important à savoir pour apprécier le travail du danseur Mitia Fedotenko dans Courts-circuits. Mitia, dont le nom revient souvent dans la bouche de François Verret au cours de cette discussion a fait ses premiers pas en danse contemporaine avec la chorégraphe Antonina Krasnova à Moscou, et dès 1996, il continue sa formation en France d’abord au CNDC à Angers, ensuite, au CCN de Montpellier (sous la direction de Mathilde Monnier). Depuis 1998, Mitia Fedotenko intervient pour de nombreux projets d’ateliers en direction de personnes souffrant de maladies psychiques aux Murs d’Aurelle, à Montpellier, et ceux qui ont vu Couts-circuits comprendront l’importance de sa création personnelle dans ce spectacle…

Conclure en disant que même ceux qui s’y sont perdus, recommandent de voir ce travail, très esthétique.

Ornella, 18 juillet 2011, à onze heures trente.

Jan Karski…

Jan Karski (Mon nom est une fiction)

de Yannick Haenel, mis en scène par Arthur Nauziciel, Festival d’Avignon 2011

Débat avec les spectateurs, le 14 juillet 2011, à l’École d’Art, en présence d’Alexandra Gilbert, Laurent Poitrenaux et Arthur Nauziciel, animé par Jacques Manceau.

Le roman « Jan Karski » de Yannick Haenel (Gallimard) porte le nom d’un Polonais bien réel, mort aux Etats-Unis, après avoir tu, pendant 35 ans, tout un pan de sa vie : il a été témoin des horreurs du ghetto de Varsovie et impuissant à convaincre les grands de ce monde de l’existence des camps d’extermination nazis.

Dans sa mise en scène, Arthur Nauzyciel reprend la structure du roman, les spectateurs venus au débat aussi.

Ils questionnent sur le sens, à la fin de la première partie, de la séquence des claquettes au son d’une rumba des Ferder Sisters, Shein vi de levone (une chanson, lui dira sa mère à la Première, que lui chantait son père quand elle était petite !). Deux « explications » à cela : enfant, Arthur Nauziciel a fait des claquettes car sa mère aimait la comédie musicale, et, par là, il lui rend hommage à travers les yiddishs ballrooms dancers des cabarets new yorkais ; par ailleurs, son oncle, déporté à Auschwitz, a essayé de garder ses chaussures le plus longtemps possible pour ne pas porter les « claquettes » qu’on donnait aux détenus…

Pourquoi avoir choisi, dans la seconde partie, Marthe Keller pour un rappel de l’autobiographie de Karski parue en 1944 ? Parce que je suis tombé amoureux d’elle à l’occasion du feuilleton « La demoiselle d’Avignon », dit Arthur Nauziciel. J’aime sa voix, sa vie, sa présence… Comme on le sait, la scène est occupée par un écran sur lequel est projetée une vidéo hypnotique de l’artiste polonais Miroslaw Balka filmant en boucle l’hystérique zig zag de l’enceinte du ghetto de Varsovie sur un plan du parcellaire. Un spectateur raconte que pendant cette séquence, il a fermé les yeux pour mieux suivre, au fil de la voix de Marthe Keller, les pas de sa mère qui a vécu dans ce ghetto ; d’autres, ont trouvé ce passage long (sic). Arthur Nauziciel rappelle que, oui, ce trajet a paru long à Jan Karski qui l’a fait !

Et la troisième partie… Les spectateurs qui se sont exprimés auraient aimé que le spectacle commence à ce moment-là. À ce moment où le talent de Laurent Poitreneau, dans le splendide décor de l’Opéra de Varsovie signé Ricardo Hernandez, nous donne cette introspection-fiction de Haenel prêtant à Karski des pensées qui sont les siennes. Gestes retenus, corps quasi empêché, voix sans effets mais non sans affects. Laurent Poitrenaux fait l’unanimité, sans conteste. Il explique alors qu’il n’aurait pas accepté de jouer sans ce qui précède, car pour lui, ce n’est pas un spectacle, mais une cérémonie.

Un spectateur lui demande alors : mais que faites-vous pendant tout ce temps des deux premières parties ? Je suis à La Civette, répond-il. Pirouette !


Ornella le 14 juillet 2011

Die Kleist-Rezeption in Frankreich

Ein Beitrag von Michèle Jung

Die Kleist-Rezeption in Frankreich

an der Johannes Gutenberg-Universität Mainz
am 17. Januar 2011 um 18:00 Uhr

Heinrich von Kleist wird in Frankreich heute gleichsam als zeitgenössischer Autor rezipiert. Das hängt eng mit einer Aufführung von Jean Vilar im Jahr 1951 zusammen, der auf dem Theaterfestival von Avignon den »Prinzen von Homburg« mit Gérard Philippe und Jeanne Moreau im Cour d’Honneur du Palais des Papes inszeniert hat. Seither ist das Interesse an Kleist in Frankreich ungebrochen. Seine acht Dramen werden regelmäßig auf den französischen Bühnen gespielt.

Woher rührt diese Begeisterung, diese »Kleistmanie«, wie es die französische Theaterpresse einmal nannte? Mit dieser Frage werden wir uns beschäftigen,

– indem wir uns die Psychologie seiner Figuren, seinen Schreibstil und seine Theaterkonzeption vor Augen führen;

– indem wir die unterschiedlichen Phasen der Übersetzung und Inszenierung in Frankreich aufzeigen, denn nur wenige Werke sind derart stark von der Sprache abhängig, in der sie geschrieben wurden;

– indem wir die Nachforschungen der französichen Dramaturgen, Regisseure, Schauspieler, Übersetzer und Wissenschaftler rekapitulieren, denen wir es verdanken, sensibler für die Sprache Kleists, ja überhaupt fähig geworden zu sein, eine so rätselhafte Sprache wie die seine die von Kleist auf der Bühne zu verstehen.

Michèle Jung, Avignon, 17 novembre 2010

Lire la version française

La réception de Kleist en France

Je donnerai cette conférence

à l’Université Johannes Gutenberg

à Mayence (Allemagne),
le 17 janvier 2011, à 18 heures.

Jeanne Moreau

Présentation

Heinrich von Kleist est perçu aujourd’hui comme notre contemporain. C’est intimement lié à la création de Jean Vilar, en 1951 : il met en scène Le Prince de Hombourg avec Gérard Philippe et Jeanne Moreau, dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, au Festival d’Avignon. Depuis cette date, l’intérêt pour Kleist n’a pas cessé. Ses huit pièces sont régulièrement jouées sur les scènes françaises…

D’où vient cet engouement, cette « Kleistmania » comme le titrait la presse théâtrale française ?

C’est ce dont nous témoignerons,

– en mettant en évidence la psychologie de ses personnages, son écriture et sa conception du théâtre.

– en montrant les différentes étapes des traductions et mises en scène, car « peu d’œuvres sont liées aussi intimement à la structure même du langage dans lequel elles son nées ».

– en relatant les recherches de dramaturges, metteurs en scène, comédiens, traducteurs et universitaires, qui nous ont permis d’être plus sensibles, et plus à même de faire entendre sur scène cette langue énigmatique qui est celle de Kleist ?

Michèle Jung. Avignon, le 17 novembre 2010

Lire la version allemande

Si…

 

Photo : Anna David

« Si on ne touchait à rien… », dit Falk Richter d’une voix venue de la Schaubühne am Lehniner Platz…

La Schaubühne, donc, est de retour en Avignon. Sans Ostermeier ni Sacha Walz, mais avec Anouk van Dijk, danseuse et chorégraphe et Falk Richter, auteur et metteur en scène. Leur projet : « Trust » — entre danse et théâtre.

Résumer le propos de « Trust » ne pourrait donner qu’une idée vague de ce qui se passe sur le plateau tant tout tient à la rapidité, aux excès, à l’ironie d’une écriture qui se déploie en paradoxes, arborescences, excroissances. « Trust » est une saisie du bruit du monde occidental qui nous entoure : argent, liquidation d’entreprises, stages de remise en forme pour cadres fatigués, solitude en chambres d’hôtels, GPS qui évitent de se perdre, familles et couples éclatés. Richter parle de là où il est, d’un monde d’aujourd’hui, et il le pousse dans ses retranchements, il met à nu la logique et la folie de ses mécanismes — ces mécanismes que nous subissons, qui nous envahissent, qui nous gangrènent, malgré nous, et ce jusque dans notre vie intime.

«Et si tu voulais juste rester assis, là, ça ne changerait rien… »

Dans cette chorégraphie textuelle — ou ce texte chorégraphié, c’est selon — des corps veulent se rapprocher, se toucher, s’appuyer… Ils s’attrapent et s’accrochent, mais se détachent rapidement de l’autre, se perdent… Brisées les lignes !

« Et si je restais, ça ne changerait rien… »

Vient la perte de confiance et ils se détournent, s’effondrent.

« C’est trop compliqué de tout changer maintenant…»

Les mots, les corps cherchent une autre forme de contact… Ils en ont peur.

« Si on ne touchait à rien, d’accord ? »

Chaque mouvement réalisé — chaque mot prononcé — contrarié par celui qui le suit, est connoté psychologiquement et débouche sur un épuisement sans repères : « la fatigue d’être soi », le goût du sexe oublié.

Falk Richter s’intéresse à cet écoulement, à ce vertige, à ce brouillage particulier du moi. Un brouillage. Le brouillard… « Ein Weg ist ein Weg, auch im Nebel », disait Max Frisch. Dans ce brouillard où tout se brouille, s’estompe, se dissout, l’être devient une esquisse au crayon gris…

« Et si je partais, ça ne changerait rien… » jette à encore l’un deux comme il jetterait une pierre dans l’eau. Mais… fini le temps des ricochets !

À tous ceux qui se demandent pourquoi le théâtre allemand est si présent sur nos scènes, en Avignon, et tout au long de nos saisons, la réponse à apporter est simple : le théâtre allemand, avec sa haute et grande tradition d’auteurs, de metteurs en scène, d’acteurs, de troupes, reste en haut de l’affiche européenne car, « au théâtre, il n’y a pas de règles, mais il faut bien les connaître ». (Charles Dullin)

Ornella, Avignon, juillet 2010

Hanjo

Hanjo

Photo Philippe Asselin

Elle s’appelle Hanako… et, à en croire ce que j’ai vu, elle fait un long voyage.

Elle est en marche… Une longue marche qui vient de loin… Une longue marche vers un lieu où corps et langage pourraient s’articuler en paix ? Une longue marche… Non. Pas vers un lieu… vers une matière. Une matière incarnant le vide. Non. Pas le vide… Une matière incarnant le manque. Une matière, support de vibration, ou, peut-être, support d’un état, d’un état de matière. Une matière, support de la vibration d’une substance, d’un élément. D’un élément…, oui. L’éther peut-être ? Quinte essence que je ne connais pas.

Elle n’est pas seule sur le plateau. Sont deux femmes, l’une danse, l’autre pas. Une, danseuse. Une, actrice. Oui, Une, et Une. Et… Une, la poupée. Ça fait trois, ça ? C’est bien la présence du tiers ! Le tiers, indispensable pour qu’il y ait du jeu entre Une et Une…

Longue marche donc, dans un rapport complexe et douloureux au corps. Alors, « faire de l’être physique tout entier une armure» — comme Mishima. Un corps-armure, dans des lambeaux de voile plastique. Et ça fonctionne au plan du Symbolique ! Ça fonctionne, car le corps premier est le corps Symbolique, qui doit s’incorporer à l’organisme, au vivant, pour le modifier — et en faire un corps, justement.

De quoi se soutient ce corps ? De rien. Le corps, dit Lacan ne devient corps que si le langage a mordu sur le vivant. Ici, le vivant, c’est… l’absence ? Une absence vide du vide, du vide laissé par l’absent… Dans l’effroi d’un vide qui crée du manque, mais ne le remplit pas, la place est libre, laissée là, donnée à voir et à souffrir… Offrande insupportable et insoutenable.

Et le langage… ce Lui-là qui doit mordre sur le vivant ! Il mord. Donc, pas mort. Ce sont… glossolalies… mono-syllabes… mono-cordes… mots… lambeaux de phrases… phrases. Phrases comme traces d’un réel affirmé, celui du rapport entre corps et écriture, entre corps et rythme. Poésie de la plainte de l’amante quittée, et qui se croit oubliée à jamais.

À l’origine de ce langage… l’Ursprache du retour aux origines. Une voix d’avant le langage, d’avant le sens dans le monde de la terreur des commencements. Mais ce qui est tombé dans l’oubli n’est pas complètement perdu, il reste au fond de l’être des traces ineffaçables, ineffables et immémoriales qui sont encore en chaos, dans un brouillage qui côtoie l’abime noir, terrifiant.

L’Ursprache, arme du désespoir, dernière arme de celui qui reste, pour tenter en vain de combler ce vide qui lui est laissé, et qui le laisse là, las ! Là, sous (et sur) la table, dans un monde d’humeurs qu’Une et Une s’approprient par le toucher, le contact, l’appréciation des matières, de leur nature, Une et Une gomment lentement, érasent doucement, effacent phonétiquement, estompent définitivement toute perception, toutes différences de matières. Une et Une contaminent irrémédiablement l’Élément. La faille se creuse, la distance s’éloigne, l’effroi du vide, du manque et de l’absence aussi….

L’absent n’a plus de place parmi les vivants, Il n’a plus cette place là.

Michèle Jung, La Chartreuse, le 19 février 2010

http://www.chartreuse.org/Site/Cnes/Residences/Espace_Pasolini.php